Prèmiere Partie:

La Prolif
ération Illégale des Armes Légères et son Impact sur la Violence et la Sécurité: Persepectives Sous-régionales


Publie en Monographie No 30, Résorption de la violence et contrôle de la prolifération des armes légères en Afrique et dans l'Océan Indien, 1998


Il était demandé aux participants de présenter l’impact de la prolifération illégale des armes légères sur la violence et la sécurité dans leur sous-région, et de situer, autant que possible, les causes et les facteurs de cette prolifération. Bien qu’il soit impossible de préciser le nombre d’armes en circulation dans un pays, sans parler d’une région ou d’un continent, certains conférenciers ont été en mesure de proposer des estimations en s’appuyant sur les chiffres de livraisons connues, par exemple, ou sur des données collectées par les Nations unies au cours d’opérations de maintien de la paix. Tous les chiffres contenus dans ce rapport doivent cependant être considérés comme très approximatifs, leur objet n’étant pas de donner un décompte précis mais seulement d’illustrer un propos. Ne serait-ce qu’en Afrique du Sud, on estime ainsi le nombre d’armes en circulation illégale entre un demi-million et quatre millions ou plus.

Voici à présent un résumé des communications présentées durant la conférence. Pour cette première partie du rapport, ils sont regroupés par sous-régions : Afrique centrale, Afrique australe, Afrique de l’Est, Afrique de l’Ouest, Océan Indien.

Afrique centrale

Richard Cornwell: L’Etat et le contrôle du commerce illicite des armes


La fin de la guerre froide n’a pas fait de l’Afrique un continent plus paisible. De fait, la dissolution de l’ordre bipolaire s’est parfois accompagnée, ici comme dans d’autres régions marginalisées, de l’effondrement de certains Etats. Le phénomène d’effondrement de l’Etat dépasse le simple renversement d’un régime: il renvoie à la désintégration de la structure de l’Etat, à celle de son autorité légitime, de son ordre légal et de son ordre politique. Cela n’implique cependant pas nécessairement que règne l’anarchie. D’autres acteurs viennent occuper les vides laissés par l’effondrement de l’Etat. Il peut s’agir d’acteurs locaux, défenseurs d’une cause ethnique ou simples seigneurs de guerre, ou d’acteurs étrangers, qui en l’occurrence sont généralement des compagnies internationales prenant en charge leur propre sécurité ou celle d’autres acteurs. S’ouvre alors une période au cours de laquelle les rivalités de pouvoir s’opposent aux tentatives de rétablissement d’une autorité centrale. Durant cette période, l’Etat, comme ordre légitime, n’existe plus.

Au début des années 1990, pour la première fois depuis les indépendances, la question du soutien intérieur est devenue plus déterminante que les patronages extérieurs. Des dirigeants africains, confrontés à la faiblesse de leurs propres régimes, ont eu à envisager un partage du pouvoir. Le début des années 1990 a été difficile pour les dirigeants africains et leurs clients, d’autant qu’il intervenait à un moment de crise économique profonde et structurelle.

Le fardeau croissant de la dette est le meilleur indicateur de cette crise. Pour toute une série de raisons, les gouvernements africains ont été amenés, au cours de leurs trente et quelque premières années d’indépendance, à accumuler d’énormes déficits budgétaires pour financer des programmes de santé et d’éducation de plus en plus coûteux, ou, au pire, des éléphants blancs.

L’ajustement structurel est venu changer certaines choses: réduction des dépenses publiques, équilibre budgétaire, libéralisation économique, dévaluation de la monnaie. La voie proposée, et même imposée, par les chantres du marché libre n’a cependant pas été exempte d’un certain paradoxe, en ceci que les programmes d’ajustement structurel impliquaient une chute brutale du niveau de vie du plus grand nombre, et un envol des prix de la nourriture et des services sociaux. Le mouvement démocratique a dans une large mesure été orienté par la revendication populaire de meilleures conditions de vie. L’opposition, les citadins, les étudiants et d’autres groupes encore, commencèrent à vilipender l’incapacité des dirigeants à tenir, au delà de la rhétorique, leurs promesses de progrès économique.

Les hommes en armes — et l’Afrique en était submergée après les conflits des années 1980 — y ont gagné une importance accrue. Avec la réduction du conflit idéologique, se sont également réduites, pour les puissances étrangères, les incitations politiques et militaires à intervenir sur le continent. En dépit des attentes, cette Afrique oubliée, tenue pour quantité négligeable dans les rivalités et les calculs extérieurs, n’est donc pas devenue plus paisible. La bride a été lâchée sur ses propres conflits, désormais plus éloignés des centres mondiaux de décision et sans grande incidence sur le fonctionnement d’un système globalisé. Les Etats africains ne peuvent désormais plus compter sur l’extérieur pour mettre fin à des guerres qui ne menacent pas leurs intérêts vitaux.

Dans le vide laissé par l’émiettement de l’Etat et la communauté internationale, se sont glissés de nouveaux acteurs. Agissant parfois par procuration, parfois pour leur propre compte, leur richesse et leur expertise leur permettent d’influer à leur avantage sur les événements, souvent à court terme. Le monde regarde l’Afrique comme si elle était retournée à l’âge des comptoirs et des compagnies concessionnaires, délimitant leurs enclaves au cœur du désordre ambiant.

L’arc aujourd’hui décrit par les conflits d’Afrique de l’Est et d’Afrique centrale en donne la plus lumineuse des illustrations. Bien que l’approche pays prédomine dans l’analyse de ces conflits, et de leurs antécédents, et bien que leurs dynamiques, dans une large mesure, procèdent effectivement de l’économie politique des pays en question, il est tout aussi essentiel de les situer dans une perspective régionale. Du Soudan aux Grands Lacs et à la République Démocratique du Congo en passant par l’Ouganda, et de là au Congo-Brazzaville, à la République Centrafricaine et à l’Angola, guerres civiles et menaces de conflit sont devenues pratiquement endémiques.

André Guichaoua: L’instabilite dans la region des grands lacs


L’instabilité dans la région des Grands Lacs, la plus densément peuplée d’Afrique, affecte l’ensemble du continent. Face à cette instabilité récurrente, le Ministère français de la Défense a nommé une commission d’enquête visant à déterminer si oui ou non des ressortissants ou des sociétés françaises avaient été impliqués dans des fournitures d’armes à la région. D’autres initiatives en vue de contribuer à plus de stabilité et à encourager le développement furent prises par ailleurs, telle la réunion des ´ Amis du Congo ª en septembre 1997 à Bruxelles lors de laquelle l’Afrique du Sud fit valoir qu’un Congo stable était indispensable à la stabilité de toute la région.

Les conflits du Burundi, du Rwanda et de la République Démocratique du Congo (RDC) ont déplacé des centaines de milliers de personnes, dont le refus ou l’impossibilité de revenir retarde les programmes d’aide. Un tour d’horizon rapide de chacun de ces pays permettra d’illustrer les obstacles à l’instauration d’une paix durable.

Burundi


Les troubles incessants du Burundi et la présence de plus de 130 000 réfugiés burundais en Tanzanie ont amené l’ancien Président tanzanien Julius Nyerere à proposer sa médiation au gouvernement et aux rebelles burundais à la fin de l’année 1997. Ces efforts ne parvinrent cependant à aucune conclusion et l’embargo politique et militaire qui frappe le pays n’a pas été levé.

Cet embargo est réel mais inefficace. La RDC maintient une frontière ouverte avec le Burundi, qui permet l’approvisionnement de ce pays en carburant. Comme tel, l’embargo a peu d’impact sur la situation politique et militaire, qu’il visait pourtant à infléchir. Le régime reste brutal, et la population hutu étroitement surveillée. 500 000 Hutu – sur les six millions d’habitants que compte le pays – restent parqués dans des camps. Le gouvernement affirme qu’il a lancé un processus de reconstruction et entrepris d’impliquer les hommes d’affaire et les intellectuels dans une discussion visant l’au-delà de la législature actuelle qui se termine en juin 1998. Néanmoins, en dépit d’une diminution des attaques de guerilla à l’intérieur du pays, les négociations entre le gouvernement et les mouvements rebelles n’ont pas réussi à résoudre les problèmes.

Rwanda


Au Rwanda, la situation est encore plus complexe. Le nombre des disparus, le retour de centaines de milliers de réfugiés et le processus de transition politique entament ensemble la stabilité du système. La stratégie militaire du Rwanda est de regrouper les populations, principalement dans les villes et le long des routes mais les forces rebelles maintiennent une présence forte dans les zones frontalières qui demeurent très instables. Et si le gouvernement lance régulièrement des attaques contre les rebelles, il n’en reste pas moins que certaines régions demeurent en dehors de son contrôle.

Les armes qu’on sait exister dans la région semblent avoir disparu. La plupart des tueries ont été opérées à l’arme blanche, surtout à la machette. Les militaires ont essayé de repérer les caches d’armes mais l’arrêt des tueries reste prioritaire. Le gouvernement cherche actuellement à bénéficier de davantage d’aide financière internationale, mais les agences et les gouvernements étrangers restent préoccupés par l’instabilité du régime actuel, par sa capacité à assurer son emprise sur la totalité du pays et à garantir la démobilisation des rebelles qui constituent des préalables à toute aide supplémentaire. Aucun fonds nouveau n’a été mis à la disposition du Rwanda depuis dix-huit mois.

Le futur du pays, où la guerre civile est de plus grande ampleur qu’au Burundi, demeure incertain. Le long de la frontière congolaise par exemple, on signale la présence de troupes congolaises et d’équippements militaires nouveaux. Dans certains secteurs, la population est acquise aux rebelles. Et certains pays souhaitent toujours vendre des armes dans les Grands Lacs tandis que d’autres, dans la région, souhaitent reconstruire leurs potentiels militaires. Le fait que des pays extérieurs fournissent des armes aux mouvements rebelles vient encore compliquer la situation. Ajoutons enfin que le pouvoir en place repose de plus en plus sur des bases ethniques, ce qui rend difficile des médiations extérieures qui voudraient encourager les Rwandais à soutenir un ´ gouvernement national ª qu’ils perçoivent surtout comme <<étranger>>.

La République Démocratique du Congo

Elle se caractérise par sa situation précaire. Des pans entiers du pays échappent à son administration centrale et le peu de contrôle qui s’y exerce revient aux forces rwandaises qui continuent d’y stationner. Les chances d’une nouvelle guerre civile demeurent très grandes. Mais il est difficile d’analyser clairement de l’extérieur le rapport des forces en présence.

Il est de notoriété publique que les militaires congolais ont acheté des armes et des équipements militaires. A la prise du pouvoir par Kabila, il y eut un effort de désarmement des forces loyales à Mobutu. Cependant, comme au Rwanda, les ralliements obéirent aux identités ethniques et les autorités gouvernementales sont de ce fait perçues comme étrangères, ce qui compromet toute confiance envers le gouvernement et contribue vraisemblablement au fait que la population conserve des armes qui pourraient s’avérer utiles dans le futur.

Afrique australe

Patricio José: La sécurité dans une perspective d’après-guerre


La sécurité de l’Afrique australe gagnerait à être pensée dans la perspective de l’après-guerre et de ses développements, c’est-à-dire du désarmement et de la démobilisation des parties en conflit, d’une part, et de l’ajustement structurel d’autre part. En Afrique australe, les processus de résolution des conflits et les processus de paix sont intervenus en même temps que l’introduction des programmes d’ajustement structurel, ce qui a aggravé la situation des groupes vulnérables, des anciens combattants en particulier. On les a renvoyés dans leurs foyers sans qu’ils aient les moyens psychologiques et matériels requis pour s’adapter à cette nouvelle condition. Cette ‘exclusion sociale’ fait qu’ils représentent une menace pour la société, dans la mesure où leurs privations les exposent particulièrement aux organisations criminelles, qui les recrutent. Le danger est d’autant plus grand, qu’ayant servi comme sécurocrates, ils connaissent les mécanismes du trafic d’armes, savent éviter les circuits officiels, disposent d’une maîtrise tactique, etc.

Aussi convient-il de reformuler le concept de sécurité et de lui faire recouvrir, non seulement la sécurité de l’Etat, mais aussi celle de ses citoyens. La prolifération des armes légères, qui affecte la sécurité des individus plus que celle de l’Etat, devra en conséquence être un thème majeur du débat sur la sécurité.

La prolifération des armes légères dans la sous-région renvoie notamment aux facteurs suivants:
  • le désarmement incomplet des parties en conflit

  • la marchandisation des armes légères, et la protection individuelle qu’elles peuvent apporter quand l’Etat n’assure pas  cette protection

  • leurs liens avec la criminalité

  • leur trafic

  • le recours aux armes légères comme source de pouvoir, de richesse et de sécurité parmi les combattants démobilisés et les groupes marginaux.
Pour faire face à la prolifération de ces armes, on peut suggérer:
  • un système de permis de port d’arme

  • des services de police municipale

  • l’application de la loi et le contrôle de son application

  • l’établissement de bonnes relations entre les communautés et les services de police, qui pourraient notamment s’appuyer sur des bases communautaires

  • la création d’un sous-comité spécialisé au sein du comité de sécurité et de défense de la SADC

  • l’échange d’information entre services de police de la sous-région

  • la réorientation des anciens combattants.

Piko Mbambo et Etienne Hennops: Le contrôle des armes en Afrique du Sud

Une Division des Enquêtes sur les Armes à feu (FIU, Firearms Investigation Unit) a été créée au sein de la police sud-africaine pour traiter le problème des armes illégales. Ses fonctions sont de rassembler de l’information, notamment sur les trafiquants et les routes du trafic, et de mener des enquêtes, constituer des dossiers et rassembler des preuves pour des actions en justice.

Au niveau national, la FIU a la responsabilité de coordonner les divisions provinciales. En outre, elle s’est avérée d’un apport déterminant dans le succès des trois ‘Opérations Rachel’, conjointement menées en 1996 et 1997 par les armées et les polices d’Afrique du Sud et du Mozambique pour retrouver et détruire les armes et les munitions cachées au Mozambique au cours des années de guerre.

En Afrique du Sud, les types d’armes et leurs usages varient selon les régions. Dans la province du Kwazulu-Natal par exemple, les armes servent aux partis politiques dans leur affrontement pour le pouvoir. Les armes dont disposent les divers partis ne sont jamais retrouvées, elles sont utilisées pour commettre des meurtres politiques et des crimes de droit commun. Dans les provinces d’Eastern et de Western Cape, ce sont les gangs qui la province de s’arment de mieux en mieux, souvent avec des armes obtenues hors d’Afrique du Sud. Dans la province de Gauteng, le problème est en grande partie celui de la criminalité armée, qui va du vol de voiture au meurtre en passant par les agressions sexuelles et l’interception de fourgons de transport d’argent.

L’Afrique du Sud s’est engagée dans une démarche spécifique de résolution du problème de la disponibilité des armes. Elle a créé trois commissions d’enquête: sur le Bureau central des armes à feu (qui est responsable de la délivrance de permis à des civils), sur les armes détenues par les forces nationales de sécurité, et sur la législation relative à la détention d’armes dans le pays. Une équipe interministérielle a été créée pour travailler à la fois sur la dimension juridique et la dimension technique du contrôle des armes en Afrique du Sud. Un projet de loi modifiant les textes aujourd’hui en vigueur est devant le Parlement.

Les armes à feu sont devenues une priorité du gouvernement, qui a adopté une Stratégie nationale de Prévention du Crime. Cette stratégie reconnaît que la criminalité n’est pas seulement un problème de police, et qu’il faut impliquer les communautés dans sa prévention. C’est également l’approche de la FIU, qui favorise les interactions avec les communautés par des forums avec les forces de police et par d’autres initiatives visant à susciter une participation d’ensemble aux actions préventives.

Afrique de l’Est


L’Afrique de l’Est également, comme l’Afrique centrale et l’Afrique australe, est confrontée à la prolifération incontrôlée des armes à feu. Ici aussi, les armes proviennent souvent d’anciens conflits et ont de multiples usages allant du banditisme à la violence ethnique.

Lieutenant-colonel Jan Kamenju: Violence et insécurité


La paix est un préalable au développement. L’Afrique de l’Est (Kenya, Ouganda, Tanzanie) ne peut se développer sans une paix durable. Or, les armes légères prolifèrent dans cette sous-région, et exercent un impact sur la violence et la sécurité.

Les armes légères sont bon marché en Afrique de l’Est, faciles à obtenir, à entretenir et à cacher. Leur disponibilité influe sur les moyens de résolution des conflits, rendant l’usage de la force souvent plus populaire que les accords négociés. Il y a quatre raisons principales à la présence de ces armes dans la sous-région:
  1. Les calculs politiques: des gouvernements et des individus ont distribué des armes à des groupes non officiels pour poursuivre leurs intérêts politiques. Des pays voisins soutiennent clandestinement des groupes dissidents.

  2. La poursuite d’intérêts économiques: le commerce des armes légères peut être lucratif.

  3. Le rôle des armes dans la criminalité: les armes donnent du pouvoir et peuvent endurcir de simples voleurs au point d’en faire des criminels aguerris. Elles sont utilisées dans les cambriolages, les vols de véhicules à main armée, l’extorsion et le racket, le braconnage, le vol de bétail, etc.

  4. Le recours aux armes comme moyen de survie: des communautés se procurent des armes pour assurer leur propre protection. Les armes sont achetées illégalement, ou fournies par le gouvernement. Il y a dans cette dernière catégorie des centaines, peut-être des milliers, d’armes légalement acquises pour se protéger. Mais les permis ne sont délivrés qu’aux gens d’une certaine influence, et la possession d’une arme à feu devient ainsi un symbole de statut social.
Les armes en circulation en Afrique de l’Est proviennent de sources diverses, parmi lesquelles:
  • Les forces démobilisées: à la chute de Mengistu Haile Mariam en 1991, on estimait l’arsenal de l’armée éthiopienne et d’autres groupes à plus de 380 000 armes. L’armée s’est effondrée et ces armes n’ont été comptabilisées nulle part. On soupçonne qu’elles ont été expédiées, pour la plupart, vers de nouveaux ‘points chauds’ africains. De même, quand Syaad Barré a fui la Somalie pour se réfugier au Kenya, un facteur d’anarchie a été la présence d’un arsenal estimé à environ 75 000 armes non enregistrées. Et l’on dit qu’il y aurait encore au Kenya des armes sorties d’Ouganda après l’écroulement du gouvernement de Titi Okello et l’arrivée de Museveni au pouvoir.

  • Les détournements: des armes ont été détournées de leurs utilisateurs autorisés pour être illégalement remises à d’autres utilisateurs.

  • Les transferts de gouvernement à gouvernement: des gouvernements ont fourni des armes à des gouvernements alliés qui ont ensuite été renversés, et les armes se sont alors retournées contre leurs fournisseurs.

  • Les transferts de gouvernement à dissidence: pour déstabiliser leurs propres dissidences, des gouvernements ont fourni des armes à des dissidences de pays voisins. C’est par exemple le cas du Soudan et de son soutien présumé à la Lord’s Resistance Army en Ouganda, comme riposte au soutien de l’Ouganda à la Sudanese Peoples Liberation Army.

  • Le personnel de sécurité: quand le personnel de sécurité perd son emploi ou n’est plus payé, il revend volontiers ses armes pour survivre.

  • Les fondamentalistes islamiques : l’assistance secrète aux groupes islamiques en Afrique de l’Est recouvre notamment la livraison d’armes.

  • La fabrication artisanale.
Bien que les pays de la sous-région ne soient pas en mesure de produire des armes en série, une usine de munitions est prévue au Kenya, une autre est en cours de construction en Tanzanie et l’Ouganda a déjà la sienne.

La violence et l’insécurité qui en résulte alimentent les flux de réfugiés et de personnes déplacées. L’éducation aussi est affectée, et la violence contribue également à la pauvreté.

Marc-Antoine Pérouse de Montclos: La prolifération des armes légères dans le Nord du Kenya


Difficile d’accès et faiblement administré par l’Etat, le Nord du Kenya est limitrophe de plusieurs pays en guerre: Somalie, Soudan, Ouganda et, plus récemment, Ethiopie. Toutes sortes de trafics, à commencer par celui des armes légères, traversent aisément les frontières établies sous la colonisation. Ces frontières, poreuses, n’ont jamais empêché les échanges économiques ni la mobilité des éleveurs et de leurs troupeaux. Les communautés pastorales, considérées par certains anthropologues comme des ‘sociétés guerrières’, ont été littéralement militarisées par le déversement de grandes quantités d’armes depuis les rébellions voisines. Les conflits traditionnels sont devenus bien plus violents, avec parfois l’aide plus ou moins secrète de l’Etat.

Il arrive que des policiers et des militaires kényans vendent illégalement leurs armes, mais le gros du trafic reste alimenté par les guerres en Somalie, au Soudan, en Ouganda et en Ethiopie. Le Kenya, fort d’une relative stabilité, sert de point de chute aux soldats voisins en déroute, autant qu’à certaines guérillas à but lucratif.

L’Ouganda paraît être un fournisseur important. C’est de ce pays que venaient les armes des assaillants Kalenjin, appartenant au groupe ethnique du président Moi, lors des violences électorales de 1992. Les sources de ce trafic remontent à la guerre civile des années 1970, pendant la dictature d’Amin Dada (1971-1979), et à la transition heurtée (1980-1986) vers la prise de pouvoir de Museveni. L’éclatement de l’armée d’Amin Dada a favorisé l’armement de divers groupes, comme les Karamojong, les Dodoth, les Jie, les Turkana et les Pokot, dont les vols mutuels de bétail, des deux côtés de la frontière, sont fréquents. La police kenyane a d’ailleurs eu à attaquer des groupes Pokot en 1984.

La frontière du Kenya et de l’Ouganda divise d’autres groupes ethniques comme les Luo, les Japadhola, les Gisu, les Luhya et les Teso. On s’infiltre aisément d’un pays à l’autre.

Le Nord-Ouest du Kenya se prête au trafic d’armes en raison de ses frontières avec l’Ouganda, mais aussi avec l’Ethiopie et le Soudan. Les Dasenech (appelés Mirele au Kenya) avaient l’habitude de chercher refuge en Ethiopie après leurs raids.

La chute du dictateur éthiopien Mengistu, en 1991, a provoqué une nouvelle entrée massive d’armes au Kenya. L’armée éthiopienne était alors la deuxième plus grande armée d’Afrique sub-saharienne. Les pillages ont permis aux soldats de métier de s’approvisionner pendant leur retraite, mais les jeunes conscrits, des étudiants fraîchement recrutés dans les milices pour la plupart, s’en sont sortis beaucoup plus difficilement. Ils ont donc vendu leurs armes pour des sommes ridicules, souvent moins d’un dollar. La contribution éthiopienne à la violence au Kenya ne s’arrête d’ailleurs pas là: l’armée du nouveau régime n’a pas hésité à traverser la frontière pour poursuivre les rebelles du Front de Libération Oromo, qui opérait au départ dans le sud de l’Ethiopie. Les soldats éthiopiens en ont profité pour voler du bétail à Kokai, au nord de Marsabit, tuant au passage une centaine de paysans Gabbra. Les milices éthiopiennes Tabaka sont également accusées d’avoir volé du bétail dans la région de Sololo, à 80 km au sud de la frontière.

L’année 1991 a été particulièrement importante pour la prolifération des armes au Kenya. Pendant qu’en Ethiopie tombait le régime Mengistu, la Somalie entrait en guerre civile, et ce n’était pas le matériel militaire qui lui faisait défaut. Entre 1960 et 1977, les fournitures soviétiques d’armement à la Somalie se sont élevées à un demi-milliard de dollars. Les Etats-Unis sont allés plus loin encore, avec 550 millions de dollars d’armement entre 1982 et 1989: la Somalie était alors le troisième destinataire des crédits militaires américains après l’Egypte et Israël.

Les bandits opérant aujourd’hui au Nord-Est du Kenya peuvent être regroupés en trois grandes catégories, qui illustrent bien les dynamiques du trafic d’armes avec la Somalie. Il y a d’abord les professionnels: ce sont généralement d’anciens sécessionnistes (shifta), ayant combattu l’armée keyane dans les années 1960 pour rattacher leur région à la Somalie, qui les armait en conséquence, et voyait en eux une force d’appoint à la guérilla irrédentiste Ogaden en Ethiopie. Ces professionnels escortent souvent les panya, qui trafiquent un hallucinogène local (miraa) et vont le vendre en Somalie. Ces deux premières catégories de bandits ont été rejointes, depuis la guerre civile de 1991, par des miliciens somaliens spécialisés dans le vol de voitures. On doit d’ailleurs rajouter à la liste les bandits saisonniers, nomades appauvris venus voler le bétail des clans ennemis. Les animaux volés restent toutefois reconnaissables à leurs tatouages et peuvent être retrouvés aux abords des points d’eau en saison sèche.

Les guerres chez les voisins (Ouganda, Soudan, Ethiopie, Somalie) ont exercé un impact très fort sur le Nord du Kenya, tant en termes démographiques, avec l’afflux de réfugiés, qu’en termes commerciaux, avec la contrebande des armes en particulier. La marginalité économique et politique de cette province l’expose à toutes sortes de trafics. A défaut d’une réelle administration, les autorités kenyanes y assurent tout au plus une présence. Elles ne parviennent pas à faire respecter la loi, à commencer par l’amendement à la loi d’août 1988 sur les armes à feu, qui prône un contrôle plus strict, y compris sur les carabines à air comprimé, et prévoit pour les contrevenants des peines pouvant aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement. La police n’a ici guère de prise sur les activités illégales: on estime qu’elle a tout au plus réussi à confisquer 3% des armes de contrebande et à arrêter 6% des trafiquants.

Le problème de la prolifération des armes légères s’étend donc bien au delà du simple contrôle aux frontières ou de l’efficacité du système sécuritaire kényan. Il renvoie à une dimension sociale et politique dont la complexité procède de multiples circonstances — au premier rang desquelles l’évidente militarisation des sociétés pastorales, sous l’effet des guerres dans les pays voisins. Qu’on veuille y voir la forme suprême d’une violence traditionnelle ou l’importation de nouveaux modes de conflit, l’armement est toujours un facteur explicatif nécessaire, mais non suffisant. Les rapports de l’armement et de la violence, leur impact sur les méthodes traditionnelles de résolution des conflits et la transformation de ces méthodes appellent d’autres recherches.

Afrique de l’Ouest


Pendant que l’Afrique australe explore des voies bilatérales, l’Afrique de l’Ouest est la première sous-région à solliciter l’ONU et ses agences pour faire face à la prolifération des armes et pour répondre, plus profondément, aux problèmes de sécurité qui amènent des groupes d’autodéfense à s’armer. Le Mali, plus particulièrement, joue ici un rôle pionnier. Le gouvernement de ce pays a d’ailleurs encouragé ses voisins ouest-africains, et leurs partenaires extérieurs, à s’associer à ses propres efforts pour instituer un moratoire sur l’armement de la sous-région. Les processus de rétablissement de la paix et de reconstruction après conflit sont ici aussi entravés par la circulation des armes légères.

Stephen Ellis: Le contexte régional de la prolifération


Des guerres civiles déchirantes ont éprouvé la Sierra Leone et le Libéria depuis le début des années 1990. Il s’agissait, dans les deux cas, de guerres étroitement liées à des combats économiques et politiques d’envergure plus largement régionale ou sous-régionale. On ne peut rendre compte de façon satisfaisante de la prolifération des armes en examinant ces guerres au cas par cas, isolément les unes des autres, mais plutôt en les replaçant dans leur contexte élargi.

Il y a peu de sources fiables sur le commerce des armes à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. En 1993 cependant, le président de la République du Mali a demandé au Secrétaire général des Nations unies de l’aider à contrôler la prolifération des armes dans son pays. Deux missions d’enquête ont ainsi été dépêchées, la première au Mali seulement, puis l’autre au Mali encore et dans des pays voisins comme le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Mauritanie, le Niger et le Sénégal, ainsi qu’au Tchad. Cette dernière mission a cependant conclu que la prolifération des armes légères dans les pays visités était liée aux développements en cours dans d’autres pays comme la Gambie, la Guinée-Bissau, le Libéria, le Sahara occidental et la Sierra Leone.

Les deux missions ont relevé que dans tous les pays visités la prolifération illicite des armes légères représentait une menace sérieuse à la stabilité. Les armes circulaient et s’échangeaient sur de longues distances, si bien que leur prolifération n’était guère appréciable à l’échelle d’un seul pays, ni même d’un ensemble de pays, mais devait être considérée dans une perspective continentale. Le rapport a donc recommandé une approche régionale. Il ne fait en outre aucun doute que le trafic d’armes est lié à la production, au transport et à la commercialisation de marchandises de faible encombrement et de grande valeur, comme la drogue.

Le développement d’un marché des armes est relativement récent en Afrique de l’Ouest. Il repose largement sur l’incapacité croissante des Etats de la sous-région à imposer un monopole de la violence et à discipliner les échanges commerciaux. Bien que le Nigéria ait eu des armes en surplus après sa guerre civile de 1967-1970, on peut raisonnablement penser que ces armes, trente ans plus tard, ne fonctionnent plus et ont été retirées de la circulation. Les armes de la guerre de libération du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau ne paraissent pas non plus avoir inondé la sous-région, même si certaines d’entre elles ont probablement repris du service dans la région de Casamance au Sénégal.

Les missions des Nations unies sont arrivées à la conclusion, précise, que la propagation des armes en Afrique de l’Ouest remontait au Burkina Faso des années 1983-1987. Elles ont en effet découvert que le gouvernement Sankara avait distribué de grandes quantités d’armes automatiques sans tenir le moindre registre, et que les tentatives ultérieures de retrouver ces armes se sont révélées vaines.

Ceci ne veut pas dire que la majorité des armes circulant aujourd’hui en Afrique de l’Ouest soient d’origine burkinabé. On dispose plutôt, pour dater la prolifération des armes légères, d’un repère chronologique: le début des années 1980. Cette période a en effet été marquée par l’émergence de nombreux mouvements politiques adeptes de la lutte armée, notamment au Sénégal, au Mali, au Niger, au Libéria et en Sierra Leone. Tous ces mouvements ont cherché à se procurer des armes et ont sporadiquement reçu des livraisons importantes. De grandes quantités d’armes neuves sont alors venues s’ajouter à la circulation du stock existant.

Le Front National Patriotique du Libéria, le mouvement de Charles Taylor, a ainsi reçu des armes de Libye, de France et du Burkina Faso, généralement via la Côte d’Ivoire, au cours des années 1990-1991. La Libye a également armé divers groupes Touareg, au Mali et au Niger, au début des années 1990. Au Libéria encore, plusieurs factions ont reçu des armes par au moins certains éléments nigérians de l’ECOMOG, la force de maintien de la paix, en 1992-1993. Puis au milieu des années 1990, divers acteurs internationaux ont fourni des armes aux milices Kamajoi en Sierra Leone.

Michel Ben Arrous: La privatisation de la violence en Afrique de l’Ouest contemporaine


Il est toujours très difficile de documenter la circulation des armes, à plus forte raison quand elle est illégale. Seuls les gouvernements et les agences intergouvernementales disposent des moyens nécessaires à la collecte et à la vérification d’une telle information. L’opération de désarmement des factions libériennes par la force ouest-africaine de maintien de la paix (ECOMOG, Economic Community of West African States Cease-Fire Monitoring Group), du 22 novembre 1996 au 8 février 1997, et la base de données constituée à cette occasion par la Mission d’Observation des Nations unies au Libéria (MONUL) invitent cependant à relativiser l’abondance présumée des armes dans la sous-région. Avec moins d’une arme pour deux combattants, l’idée même de ‘prolifération’ paraît questionnable. L’hétérogénéité de l’armement des factions, et sa vétusté, ressortent également des chiffres de la MONUL.

La MONUL a enregistré la marque, le type et le numéro de série de chaque arme restituée, et a interrogé chaque combattant démobilisé sur ses activités d’avant guerre, les circonstances de sa mobilisation, le fonctionnement de son unité et ses aires d’opération. Seule une petite partie de ces informations est accessible. Elle permet néanmoins de remettre en cause quelques idées reçues, comme celle d’une corrélation entre niveau de violence et quantité d’armes.

La MONUL a vérifié la démobilisation de 20 251 combattants, qui ont déposé 7 792 armes et 1 218 300 munitions. S’y ajoutent 3 783 armes directement récupérées par l’ECOMOG hors des sites officiels de désarmement. Les 11 575 armes récupérées au total formeraient selon différentes sources 50% à 80% de l’arsenal des factions, qu’on peut dès lors situer dans une fourchette de 15 à 25 000 armes. Soit quatre ou cinq fois moins que les 80 à 100 000 armes, pourtant considérées, pendant les années de guerre, comme une estimation raisonnable.

L’image du combattant fortement armé, disposant au moins d’une arme personnelle, doit être revue. Le rapport entre le nombre de combattants démobilisés et le nombre d’armes déposées est de 2,2 en moyenne. En d’autres termes, chaque arme du conflit était partagée par plus de deux combattants. Ce rapport s’élève encore et passe à 2,6 si l’on ne retient plus que les armes en état de marche. La MONUL a en effet classé ‘hors-service’ 18,7% des armes, soit près d’une sur cinq.

On s’était jusqu’ici surtout intéressé à la circulation des armes au Sahel, de conflit en conflit. Certains chercheurs ont voulu expliquer pourquoi là, précisément, en insistant sur la multiplication des conflits depuis la sécheresse des années 1970: les mécanismes de régulation des sociétés agro-pastorales se brisent sous l’effet conjugué de la désertification et des guerres civiles, qui provoquent des exodes massifs, accélèrent la circulation des armes, nourrissent de nouveaux conflits, intensifient la désertification, etc.

D’autres soulignent plutôt la brièveté relative des épisodes violents au Sahel, qu’ils attribuent à l’importance des migrations volontaires comme stratégie de survie dans des écosystèmes fragiles: les sociétés sahéliennes, connaissant leur intérêt à entretenir des relations de bon voisinage, s’entendent plus rapidement que d’autres sur des compromis, et vendent leurs armes en conséquence. Mais les compromis peuvent être seulement provisoires, et les armes se rachètent.

L’essor spectaculaire des compagnies de gardiennage, puissamment armées en milieu urbain, et des milices rurales, répond avant tout à l’incapacité croissante de l’Etat à assurer la sécurité des personnes et des biens. Il n’était pas concevable, à la fin des années 1980, que des gardiens privés revêtent un uniforme et puissent arborer d’autres armes que des matraques. Les polices ouest-africaines étaient elles-mêmes peu armées, souvent à court de carburant, et ne se déplaçaient guère que si on leur payait l’essence, ou si on les véhiculait. Mais l’essentiel des tâches de police, depuis les indépendances, était en fait dévolu à l’armée au nom de sa ‘mission pacificatrice’. Les sociétés ouest-africaines étaient de surcroît considérées rurales, ce qui concourait à la relative marginalité des polices urbaines.

Le phénomène sobel (soldat le jour, rebelle la nuit) est un autre aspect de la privatisation de la violence en cours en Afrique de l’Ouest. En Guinée par exemple, des policiers et des militaires louent leur arme et l’uniforme qui va avec, et les récupèrent au petit matin avec une part du butin nocturne de leurs clients. En Guinée-Bissau ne se louent que les armes, mais sur des temps plus longs pouvant dépasser une semaine.

Dans un tel contexte, les frontières entre le légitime et l’illégitime, comme entre le légal et l’illégal, ont tendance à s’estomper. Le mouvement Ghanda Koye, fondé au Mali par un ancien officier de l’armée de l’air pour ‘casser du Touareg’, est sans doute la milice rurale la plus connue, tolérée, sinon cautionnée, par une partie du gouvernement et de l’armée. Mais il s’en est créé bien d’autres, comme le Mouvement Lafia et le Mouvement pour l’alerte des Bellah, au Mali encore.

En Sierra Leone, où existent aussi les milices Kamajoi, un pallier supplémentaire a été franchi avec l’introduction, par le capitaine Valentine Strasser, alors chef de l’Etat, des mercenaires sud-africains d’Executive Outcomes et du Gurkha Security Group. Ces compagnies ont été mises au combat contre le mouvement rebelle de Foday Sankoh, moyennant des participations pour leurs filiales dans l’exploitation du diamant.

Le commerce parallèle transfrontalier, avec l’essor des filières de la drogue et du diamant, semble d’ailleurs en voie d’insertion dans les circuits mafieux de la mondialisation. Jusque là, la violence liée au trafic était surtout localisée aux frontières, lors d’affrontements entre douaniers et contrebandiers. Elle se diffuse à présent à l’intérieur même des Etats, sur les lieux d’extraction, de production ou de transformation des nouvelles marchandises. Des extra-territoires apparaissent, qui modifient fortement la géographie du trafic.

Il est abusif, et faiblement heuristique, de généraliser la ‘criminalisation de l’Etat’ au delà des cas libérien et sierra-léonais. Partout ailleurs en Afrique de l’Ouest, le chevauchement des positions de pouvoir politique et de pouvoir économique tend plutôt à se relâcher. A considérer ensemble l’essoufflement du système clientéliste et l’émergence d’un nouveau capitalisme sous-régional, variablement criminel mais moins lié à l’Etat, on mesure bien mieux la profondeur, et l’indécision, des transformations contemporaines.

Colonel Moussa Diabaté: L’expérience malienne


En se retirant du Mali en 1961, les troupes françaises ont laissé des armes derrière elles. Les chasseurs s’en sont servis, et peut-être aussi des mouvements dissidents. La faune et la flore du pays ont été les premières victimes de leur utilisation abusive.

Une deuxième vague d’armes à feu est entrée au Mali après la sécheresse des années 1970. Des jeunes gens sont partis en Libye, et y ont été recrutés par la Légion Islamique. Ils ont combattu pour la Libye au Tchad et au Sahara Occidental, puis sont retournés au Mali avec leurs armes. Ces armes ont alors été utilisées par les rébellions Touareg du Mali et du Niger. D’autres armes encore sont venues de Mauritanie et du Burkina Faso.

Les combattants de retour utilisaient leurs armes pour toutes sortes d’objectifs, y compris criminels, et le Mali a connu une escalade de la violence. Le sentiment général d’insécurité s’est renforcé en conséquence, et avec lui la demande d’armes pour se protéger. Les carences de la réglementation et du contrôle, dans la sous-région, intensifient souvent le trafic et la prolifération des armes, qui permettent d’alimenter des guerres ou autorisent des groupes dissidents à combattre le gouvernement. Celui-ci ne représente alors plus le pouvoir central, mais se retrouve en compétition avec des factions.

Le Mali a connu cette expérience, et en est venu à considérer qu’en situation d’insécurité et d’instabilité, les efforts de consolidation de la paix et de reconstruction après conflit sont voués à l’enlisement. Le président de la République a dès lors requis l’assistance du Secrétaire général des Nations unies. Des discussions ont également été engagées avec l’ANAD.

Les Nations unies ont dépêché deux missions, en 1994 et en 1995. La première est venue seulement au Mali. La deuxième, ayant admis la nécessité d’une approche sous-régionale, s’est également rendue dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Le Mali a été aidé par l’ONU et ses agences pour asseoir sa diplomatie préventive. Il a également proposé d’établir un moratoire sur l’importation et la réexportation d’armes dans la sous-région. Le moratoire ne constitue pas une obligation légale, mais traduit un engagement politique à prévenir le foisonnement des armes dans la sous-région et à se donner ainsi les moyens de gérer les conflits et la violence. La destruction symbolique des armes rendues par les anciens combattants, et la cérémonie de la Flamme de la Paix qui a accompagné cette destruction, en mars 1997, procédaient d’un tel engagement politique.

La maîtrise des armes est l’un des principaux défis sécuritaires de cette fin de siècle. Si rien n’est fait, la communauté internationale ne pourra ni régler les conflits ni promouvoir la démocratie.

Océan Indien


Les îles de l’Océan Indien sont bien moins confrontées au trafic d’armes que leurs voisins continentaux. L’insularité paraît se prêter plus difficilement à la prolifération des armes que les frontières terrestres. Sans être une destination du trafic ni connaître une forte criminalité armée, les Seychelles sont toutefois courues par les vendeurs d’armes, qui apprécient à l’évidence les banques off-shore de ce pays. La stabilité de Madagascar et celle des Comores sont plus directement affectées par la présence d’armes non récupérées après des épisodes violents. Les communications des représentants de l’armée française et du service des douanes de La Réunion sont présentées ci-dessous. La présentation de la Commission de l’Océan Indien est renvoyée plus bas, dans la deuxième partie du rapport.

Bernard Legras: La prolifération des armes illicites et leur impact sur la violence et la sécurité à La Réunion


Le droit français, auquel est soumis le département de La Réunion, distingue huit catégories d’armes, allant du matériel de guerre aux armes de chasse en passant par les armes de collection et les armes blanches, et même les objets contondants comme, par exemple, les cailloux. Le législateur s’est efforcé d’harmoniser cette classification et de prescrire un âge légal pour la possession d’armes. La réglementation définit les conditions de fabrication, de vente, d’utilisation et de port d’armes. Le découpage en huit catégories perd cependant de l’importance quand les armes sont utilisées à des fins criminelles, les lois applicables en la matière n’établissant pas de différence particulière entre les types d’armes.

Au cours de l’année 1997, 175 armes ont été confisquées à La Réunion, contre 208 en 1996. Les armes pour lesquelles étaient exigés des permis ont représenté 13% des saisies totales. Avec un seul port et un seul aéroport pour toute l’île, La Réunion n’est guère touchée par le trafic d’armes, ni d’ailleurs par le trafic de drogues.

L’île connaît cependant une hausse de la criminalité, qui a augmenté de 120% depuis 1995. Les agressions sexuelles ont à elles seules augmenté de 260%. A La Réunion, 77% des prisonniers sont détenus pour des agressions sexuelles. Sur la période 1988-1997, on dénombre en moyenne 50 crimes violents par an (pour une population de 687 200 habitants en janvier 1998). 74% des meurtres sont commis avec des armes à feu. L’utilisation des armes à feu tend toutefois à baisser pour les autres crimes comme les agressions sexuelles, les vols et les cambriolages.

Alain Guillaumey: Les douanes face au trafic


Il n’y a pas de trafic d’armes à La Réunion. De manière générale, il y en a peu en France en raison de contrôles efficaces et de bons niveaux de détection. Les douanes françaises ont saisi 1400 armes en 1997. Certaines de ces armes étaient de fabrication française, mais aussi américaine, anglaise et israélienne.

Le trafic d’armes présente des points communs avec d’autres types de trafic. Pour cacher l’origine de leur chargement, les trafiquants multiplient les passages de frontières. Le transit par l’Union européenne n’est contrôlé qu’au point de première entrée. Si les marchandises illicites ne sont pas détectées à ce stade, il devient possible de se déplacer librement en Europe ou d’en ressortir. Pour intercepter les chargements illicites et leurs convoyeurs, le partage de l’information est devenu d’une importance capitale. L’Organisation mondiale des Douanes, forte de plus de 150 membres, a également joué un grand rôle. Des accords ont été passés pour harmoniser les réglementations nationales et la formation des douaniers. Les méthodes de détection sophistiquées sont d’un grand secours aux pays développés, qui disposent des moyens techniques et financiers de les mettre en œuvre, mais, faute d’accès aux dernières technologies, elles restent hors de portée des pays en développement, qui sont pourtant plus susceptibles d’être ciblés par les trafiquants.

Colonel Jacques Gardien: Le trafic d’armes dans les îles de l’Océan Indien


L’intense activité bancaire off-shore des Seychelles, place financière de première importance en Afrique, a pavé la voie du trafic d’armes. Des armes destinées au Zaïre ont été interceptées dans cet archipel, et la commission d’enquête des Nations unies sur le Rwanda a également eu à rencontrer des officiels seychellois. Les investigations ont permis d’établir que le gouvernement n’était pas impliqué dans l’opération, organisée par des privés. Mais on n’a toujours pas établi qui avait délivré les certificats attestant la destination finale des armes. Tout un commerce se développe autour de ces certificats. Par ailleurs, certaines armes qui transitaient par les Seychelles y sont restées et alimentent la criminalité locale.

A Madagascar, des chars légers, des hélicoptères et des véhicules blindés sont restés après la guerre civile et ont échappé au contrôle de l’Etat. Des régions entières échappent à l’armée, et l’Etat s’avère incapable d’assurer la protection des populations contre les bandits. L’armée prête parfois ses armes à des groupes criminels, et le risque de reprise du conflit reste élevé.

Aux Comores, les armes utilisées par les Anjouanais contre l’armée gouvernementale sont celles que cette armée a laissées sur place en se retirant. Des milices privées, dirigées par des mercenaires français, ont été créées. Leurs armes proviennent du stock laissé sur place. On y trouve, en plus des fusils et autres armes à feu, des mortiers et des lance-roquettes. Il n’y a pas ou presque pas d’arrivage de nouvelles armes, et les munitions se font rares sur le marché local.

L’île Maurice, à l’instar de La Réunion, paraît à l’écart du trafic. On présume que des communautés rivales sont armées, mais il n’y a pas de conflit armé en tant que tel.

Jérôme Lauseig: Les nouveaux enjeux de "sécurité" dans l’Océan Indien


Le concept de sécurité s’est sensiblement éloigné de l’usage étato-centique qui était le sien pendant la guerre froide. Il motivait alors des politiques reposant sur trois postulats: les problèmes de sécurité découlent des activités, principalement militaires, des autres Etats; les intérêts de sécurité de l’Etat sont fondamentalement les mêmes que ceux de la société civile et les moyens de faire face aux menaces sont essentiellement militaires.

Les changements survenus à l’Est ont notoirement bouleversé l’ordre des priorités: désormais, les politiques de sécurité s’orientent vers des menaces qui transcendent les frontières et revêtent un caractère multidimensionnel. Ces nouveaux périls ne sont plus nécessairement dirigés contre l’Etat et leurs manifestations sont difficilement prévisibles. La gestion des populations, le développement du marché noir, les trafics illicites, la violence induite par la prolifération d’armes à feu ou la consommation de drogue, le terrorisme, les conflits ethniques, les violations des droits de l’Homme, la dégradation de l’environnement ou encore la pauvreté endémique forment le bataillon des nouveaux défis à relever. A cet accroissement des risques correspond une diversification de leurs manifestations. Les guerres inter-étatiques ne sont plus les seules à prendre en compte, beaucoup des conflits actuels relevant d’insurrections armées et de guerres civiles.

S’agissant des pays riverains de l’Océan Indien, quels sont donc les nouveaux enjeux de sécurité?

Baisse d’intensité des menaces et des affrontements inter-étatiques et idéologiques


Globalement, la fin de la bipolarité a fait décroître le nombre des affrontements militaires classiques autour de l’Océan Indien. La guerre n’y est plus le résultat de la compétition et des rapports de puissance entre Etats mais plutôt la conséquence de leur faiblesse: c’est ce que confirme le recensement des crises et des conflits dans la région. Seules perdurent quelques vieux contentieux internationaux: ceux de la France avec Maurice à propos de Tromelin, avec Madagascar à propos des Iles Eparses du Canal du Mozambique ou avec les Comores à propos de Mayotte et celui du Royaume-Uni avec Maurice à propos de l’archipel des Chagos.

Désormais, les crises débouchant sur des actes de violence sont plus généralement d’ordre interne comme c’est le cas en Afrique de l’Est: implosion de la Somalie et création de facto du Somaliland, revendications zanzibarites, sécession d’Anjouan et de Mohéli aux Comores. Des conflits intérieurs de basse intensité touchent également les pays de la façade océanique Est: l’Indonésie avec le front de libération du Timor oriental ou encore la rébellion sécessionniste au Sri Lanka.

Cela ne signifie pas pour autant que des affrontements directs entre Etats sont exclus comme nous l’ont prouvé l’Erythrée et le Yémen à propos des îles Hanish en Mer Rouge.

La responsabilité des Etats


Si l’Etat demeure un acteur incontournable de toute politique de sécurité, sa pertinence comme acteur déterminant est discutable parce que très variable en fonction des pays. Il y a des situations où l’Etat perd sa capacité à gouverner en raison de sa faiblesse et il en résulte un état semblable à celui de guerre: absence de gouvernement, accroissement de l’emprise de compagnies privées de sécurité et de gangs organisés, prolifération des armes et des actes de violence impunis.

Une autre menace contre les Etats réside dans la globalisation des échanges et la criminalisation du commerce international. La libéralisation du commerce, par la baisse des tarifs et de la création de zones de marché commun, contribue également à l’augmentation de la contrebande de marchandises, trafics d’armes et de drogues inclus.

Le trafic de drogue et le blanchiment des narco-dollars regroupe de loin les flux illicites les plus importants dans la zone de l’Océan Indien. L’héroïne provient d’Inde, de Doubaï, de Thaïlande ou de Birmanie et transite par des pays africains tels le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi ou la Zambie parmi d’autres. D’autres drogues, tel le haschisch et le mandrax, sillonnent également les routes de la zone.

Bien que moins répandu, le commerce des armes illégales n’est pas absent. Les zones d’approvisionnement sont très changeantes mais les zones de destination sont presque invariablement des pays sous embargo de l’ONU sur les armes. Les stocks accumulés sur le sol africain, en Somalie ou en Angola, la fin de la guerre civile au Mozambique, ou la présence d’un important complexe militaro-industriel en Afrique du Sud constituent autant de sources d’approvisionnement potentielles en armes légères facilement accessibles pour toute l’Afrique.

A ceci s’ajoute la corruption – qui a envahi tous les échelons de la société civile et du pouvoir dans certains Etats – et les syndicats du crime. Ces derniers constituent la meilleure illustration de la multiplicité et de l’interpénétration des répertoires de la violence moderne: drogues, armes, corruption, prostitution, vols, assassinats, etc., tous pesant à la fois sur l’Etat et sur l’individu.

Les moyens mis en place pour contrer les menaces identifiées


L’incapacité de certains pays à protéger leurs ressortissants contribue au développement du marché de la sécurité où des compagnies privées assument les fonctions de l’Etat défaillant. Deux catégories peuvent être distinguées parmi ces compagnies: celle relevant de la privatisation de la sécurité des personnes et celle relevant de la privatisation de la guerre et les deux types coexistent dans certains pays.

La prolifération d’organisations et de flux criminels, mais aussi de sociétés de sécurité privées, impose aux Etats concernés de produire du sens et d’apporter des solutions concrètes pour échapper à leur éviction du champ de la sécurité. Individuellement, l’Etat peut entreprendre de mettre en place un arsenal juridique et d’entraîner et de coordonner ses forces de police en vue de contrôler plus efficacement ses frontières et de lutter contre les gangs. Si ces conditions sont nécessaires, elles demeurent cependant insuffisantes et, en l’absence d’une prise en charge par un leader régional, le recours à une coopération entre Etats semble constituer la solution la plus adéquate. A l’heure actuelle, deux initiatives concernent l’Océan Indien: le Mouvement des Non-Alignés (qui comporte beaucoup d’autres pays) et l’IOR-ARC, l’Indian Ocean Rim Association for Regional Cooperation. Ces deux mécanismes se sont cependant concentrés sur le développement économique et social plus que sur l’identification des nouveaux enjeux de sécurité et les réponses à leur apporter.

En l’absence de solution à l’échelle océanique, les initiatives sous-régionales sont privilégiées. L’Afrique australe est particulièrement dynamique en ce domaine grâce à la Southern African Development Community (SADC). La promotion d’une coopération régionale y est assurée au sein de plusieurs commissions chargées de la Défense, de la Sécurité publique et de la Sécurité des Etats qui demeurent un des rares exemples de réponse appropriée aux nouveaux types de violence dans la région.

L’Indian Ocean Rim pourrait jouer un rôle plus important à l’avenir: la mise en place d’un réseau d’information des douanes calqué sur la banque de données commerciales en cours de réalisation, pourrait constituer un outil efficace contre les trafics illicites. L’Organisation de la Police Criminelle dans l’Océan Indien (IOCPO) pourrait de son côté voir sa structure renforcée et ses domaines d’investigation étendus.
Une autre possibilité enfin consisterait à faire en sorte que la communauté internationale prenne des dispositions pour juguler les trafics d’armes légères en vertu, notamment, de l’Article 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 énonçant que Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. L’adoption d’un traité multilatéral sur le contrôle et la limitation des transferts d’armes conventionnelles par les Nations Unies constituerait un grand pas. La création de registres régionaux et le marquage des armes pourraient également se révéler très utiles.

L’étendue et l’objet des politiques de sécurité ont considérablement évolué depuis la dernière décennie. L’évolution de la perception des menaces a entraîné un changement des perspectives qui, de nationales, se sont tournées vers une sécurité coopérative. Ce nouveau concept semble particulièrement prometteur pour endiguer les nouveaux défis de sécurité avant qu’ils ne minent entièrement les capacités de réaction de nombreux pays.