Troisième Partie:

La R
ésolution des Conflits, L'Alerte Précoce et L'échange D'Information



Publie en Monographie No 30, Résorption de la violence et contrôle de la prolifération des armes légères en Afrique et dans l'Océan Indien, 1998


Guy Martin: La résolution des conflits en Afrique


L’Afrique est depuis une quarantaine d’années l’une des régions du monde les plus touchées par les conflits, auxquels elle paye un énorme tribut. On estime ainsi qu’entre 1955 et 1995, les conflits en Afrique ont fait sept à huit millions de morts, dont 850 000 pour le seul génocide de 1994 au Rwanda. Sur 48 génocides enregistrés dans le monde, 20 ont eu lieu en Afrique. Sur un total de 66 minorités persécutées ou menacées dans le monde, 27 sont en Afrique — et représentent 36,9% de sa population. Fin 1992, l’Afrique comptait 23 millions de réfugiés — soit près de la moitié de la population réfugiée mondiale — et pratiquement autant de personnes déplacées.

Bien que les conflits africains soient essentiellement des conflits internes, plutôt que des conflits entre Etats, nombre d’entre eux ont revêtu une dimension sous-régionale croissante, notamment dans la Corne, dans la région des Grands Lacs et en Afrique australe. En outre, les conflits africains sont de plus en plus dirigés contre des civils : 90% de leurs victimes sont des civils innocents, principalement des femmes et des enfants.

En avril 1998, 23 pays africains sur 53 connaissent une forme ou une autre de conflit ouvert ou latent : l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Angola, le Burundi, le Cameroun, la République Centrafricaine, le Congo-Brazzaville, la République Démocratique du Congo, l’Egypte, l’Ethiopie, la Guinée, la Guinée Equatoriale, le Kenya, le Libéria, le Niger, le Rwanda, le Sénégal, la Sierra Leone, la Somalie, le Soudan, la Tanzanie, le Tchad et l’Ouganda.

L’état actuel des connaissances ne permet pas de faire une analyse des conflits africains en termes de coûts et d’avantages. Luc Reychier a néanmoins identifié huit types de coûts induits par ces conflits:
  • Le coût humain: nombre de morts, de blessés, de réfugiés, de déplacés et de personnes touchées par la famine;

  • Le coût politique: effondrement de l’Etat, anarchie, subversion des processus démocratiques, corruption politique et criminalisation du pouvoir;

  • Le coût économique: baisse des revenus tirés du commerce et du tourisme, destruction des infrastructures, réallocation des ressources à d’autres fins que le développement;

  • Le coût écologique: perte de terres arables, érosion des sols, déforestation et désertification;

  • Le coût social: éclatement des structures familiales, viols et violence sexuelle contre les femmes, orphelins de guerre;

  • Le coût culturel: éclatement des valeurs et bouleversement des modes de vie;

  • Le coût psychologique: désordres psychologiques, traumatismes, peur et hostilité mutuelle des groupes en conflit;

  • Le coût spirituel: perte des valeurs relatives au caractère sacré de la vie, développement d’une culture de violence.
L’analyse des conflits africains appelle une perspective historique. Les conflits, en Afrique comme ailleurs dans le monde, sont une partie intégrante des dynamiques sociales. Les ressources naturelles, économiques et politiques sont limitées, et les individus, les clans, les familles, les groupes ethniques et les nations sont toujours en lutte pour leur contrôle. Il y a tout à la fois une permanence des conflits, et un contexte spécifique pour chacun d’eux. Dans une telle perspective dynamique, ce qui varie, c’est la nature et l’intensité des conflits, en fonction de facteurs internes à la société considérée (comme l’ethnicité, les classes sociales et les religions), et de facteurs externes ayant plus ou moins d’incidence sur la situation locale. En d’autres termes, la nature et l’intensité des conflits africains résultent d’une relation dialectique complexe entre des facteurs sociétaux internes et la structure de l’environnement externe.

Il est souvent arrivé que des puissances sous-régionales facilitent la gestion ou la résolution d’un conflit. Ça a par exemple été le cas du Nigéria et de la Côte d’Ivoire au Libéria, du Kenya et de l’Ouganda au Rwanda et au Burundi, et de l’Afrique du Sud en Afrique australe. Il convient à cet égard de noter que les organisations sous-régionales africaines, initialement créées pour favoriser l’intégration économique, ont eu à s’impliquer de manière croissante dans la résolution des conflits et le rétablissement de la paix. Les trois cas les plus remarquables sont l’intervention de l’ECOMOG (le bras armé de la CEDEAO) dans les conflits libérien et sierra-léonais, les médiations de l’IGAD au Sud-Soudan, et les initiatives de paix de la SADC en Afrique australe.

Ces expériences montrent que les organisations sous-régionales ne se confinent pas nécessairement au développement et à l’intégration économique mais peuvent aussi jouer un rôle important dans le rétablissement et le maintien de la paix. Parce que leur propre intérêt est dans la stabilité de leurs Etats membres, et parce qu’elles disposent de moyens de pression sur les parties en conflit, des organisations sous-régionales comme la CEDEAO, l’IGAD et la SADC sont sans doute les mieux placées pour mettre en œuvre une diplomatie préventive et pour promouvoir des règlements négociés viables et durables.

La gestion régionale des conflits, l’alerte précoce et l’échange d’information: le rôle de l’OUA (Organisation de l’Unité africaine)


Les chefs d’Etat de l’OUA ont recommandé, à l’issue de leur Sommet de 1992, l’établissement d’un Mécanisme pour la Prévention, la Gestion et la Résolution des conflits. L’année suivante, ils l’ont formellement adopté. Il est remarquable que l’OUA, ayant jusque là refusé toute ingérence dans les conflits internes, se soit donnée un Mécanisme dont le mandat couvre justement ces conflits. Son Secrétaire général Salim Ahmed Salim l’a dit avec force: ´ Chaque Africain étant le gardien de son frère, et nos frontières étant au mieux artificielles, nous devons, en Afrique, donner au principe de non-ingérence une interprétation conforme à nos cultures et à nos sociétés, de manière à pouvoir l’appliquer à notre avantage dans la prévention et la résolution des conflits ª.

L’Alerte précoce


L’échange d’information entre les Etats, mais aussi avec leurs organisations régionales et internationales, et avec les ONG, est un préalable à l’amélioration du contrôle de la prolifération des armes (repérage des trafiquants, de leurs circuits, de leurs manières de faire). C’est également un préalable au développement d’un système efficace d’alerte précoce, c’est-à-dire de détection des conflits potentiels. Quand bien même les armes ne causent pas directement les conflits, elles peuvent en effet les exacerber, ou les prolonger. Une communication sur le système d’alerte précoce prévu par l’OUA a été présentée à la conférence et se trouve résumée dans cette partie du rapport. Nous la faisons précéder par un bref rappel des avantages attendus d’un tel système.

Il est très improbable que les perspectives de conflit violent en Afrique se referment dans l’avenir immédiat. Trop souvent, pourtant, cette violence se déclare sans qu’on ait fait l’effort d’agir sur ses causes. Cela s’explique en partie par l’insuffisance des efforts politiques et diplomatiques de résolution rapide ou d’apaisement des conflits, mais aussi par le déficit de renseignements relatifs au cours probable des événements, et par les carences de leur interprétation.

Il existe un certain nombre de modèles et d’instruments de mesure du risque économique ou politique, conçus par divers comités d’experts. Mais sous leur apparence ‘scientifique’, ces modèles et instruments sont trompeurs. Les dimensions de la réalité sont si diverses, et leurs interactions si complexes, que les développements et les issues probables ou improbables d’une situation ne peuvent être envisagés qu’à partir d’une analyse bien documentée et solidement argumentée, et de sa révision ou réévaluation permanente.

Une telle analyse doit prendre en compte, non seulement l’état des savoirs sur la structure, l’histoire et les traditions des sociétés considérées, mais également les développements les plus récents, qui ne sont généralement pas couverts ni rapportés par la grande presse. Elle passe donc nécessairement par des experts du renseignement, et par le recoupement méticuleux des perspectives dégagées dans ce domaine.

Deon van Schoor: L’OUA et l’élaboration d’un système africain d’alerte précoce


L’Organisation de l’Unité africaine (OUA) a développé un système d’alerte précoce, qui consiste actuellement en une salle de veille connectée à Internet et en un réseau de points focaux (ONG, universitaires, journalistes...), qui interviennent comme pourvoyeurs d’information. Deux séries d’indicateurs ont en outre été élaborées, l’une sur la ‘prévision’ des conflits imminents, l’autre sur l’évolution des conflits déjà déclarés. Le personnel affecté à la salle de veille se réduit pour l’instant à un unique volontaire. L’OUA a demandé à ses Etats membres et aux Nations unies de détacher du personnel complémentaire pour renforcer cette salle et la rendre pleinement opérationnelle.

La criminalité organisée, nationale ou transnationale, figure parmi les indicateurs retenus, de même que le renforcement, quantitatif et qualitatif, légal ou illégal, de l’armement, et ses déploiements publics (par exemple pendant les parades et défilés).

L’information recueillie par le service d’alerte précoce sera transmise au Secrétariat général, c’est-à-dire à l’organe central de l’OUA. Un tiers des Etats membres siège au Secrétariat général, chacun étant élu pour une période d’un an. Des discussions sont en cours pour améliorer le fonctionnement du secrétariat, revoir ses conditions de réunion, modifier les processus de prise de décision.

Il a été proposé que l’OUA entretienne une collaboration plus poussée avec d’autres organisations africaines telles que l’ANAD ou la SADC. Il a également été suggéré qu’elle collabore avec l’Union européenne pour développer son système d’alerte précoce, comme cela a déjà été le cas avec les Nations unies.